Le Thé selon Natsume Sôseki

17 mai 2004
Auteur(e) : 
Dans son ouvrage "Oreiller d'herbes", Natsume Sôseki évoque le thé à plusieurs reprises :


- "Le vieux acquiesce, en laissant couler goutte à goutte le thé couleur d’ambre d’une théière de Sienne dans chaque tasse. Un parfum pur me chatouille les narines."


- "... savourer ce breuvage épais, sucré, maintenu à la température qui convient, et dense, en le gardant sur la langue, goutte à goutte, c’est un acte éminemment poétique pour tout homme de goût. Les gens ordinaires croient que le thé est à boire, mais c’est une erreur. Quand la goutte se pose sur le bout de la langue et que l’élément pur se disperse dans les quatre directions, il n’y a pratiquement plus de liquide qui puisse descendre de la gorge. C’est seulement un délicieux parfum qui s’achemine vers l’estomac par l’oesophage. Il est vil d’utiliser les dents. L’eau est pour cela trop légère. A plus forte raison, le thé gyokuro, dont la finesse est supérieure à celle de l’eau pure, n’offre aucune résistance qui fatigue la machoire. C’est une boisson parfaite. Certains se plaignent d’insomnie quand ils boivent du thé, mais je leur conseillerais d’en boire quitte à perdre le sommeil."


- "... Ce mot de thé m’accabla. Il n’y a pas, en notre monde, d’hommes plus prétentieux que les amateurs de la cérémonie du thé. Ils délimitent leur territoire exigu dans le vaste univers poétique et s’y recroquevillent avec une extrême vanité, avec une extrême componction, avec une extrème mesquinerie, sans autre nécessité que de boire de l’écume et de se congratuler. Si ces rêgles vétilleuses contenaient un certain raffinement, ces amateurs suffoqueraient de raffinement dans les régiments de corps d’élite. Toute cette piétaille qui avance à coups de « Demi-tour droite ! » et de « En avant marche ! » ferait une excellente troupe de grands maîtres du thé. C’étaient des commerçants et des bourgeois qui, n’ayant pas reçu d’éducation et manquant de goût, n’avaient pas la moindre idée du moyen d’acquérir du raffinement et s’étaient contentés d’appliquer au pied de la lettre des règles en vigueur depuis Rikyu*, en se disant que c’était en elles que consistait le raffinement : il faut donc voir en eux une caricature des véritables êtres raffinés."

* Sen Sôeki, dit Rikyû (1522-1591)


Oreiller d'herbes
Natsume Sôseki
Editeur : Rivages (1 mai 1989)
Collection : Bibliothèque étrangère Rivages
ISBN-13: 978-2869302457